Au musée Matisse de Nice, une exposition hors du commun a réuni deux artistes que tout semble opposer. D'un côté, Henri Matisse (1869-1954), maître absolu de la couleur et de la ligne. De l'autre, Djamel Tatah (né en 1959), peintre franco-algérien de la figure humaine silencieuse. Ensemble, ils forment un dialogue pictural aussi inattendu que fascinant. Pourquoi ce rapprochement ? Que nous révèle-t-il sur la peinture contemporaine ? Cet article vous guide à travers toutes les facettes de cette rencontre unique.
⚡ Réponse rapideL'exposition Tatah / Matisse. Sans titre présentée au musée Matisse de Nice met en dialogue une centaine d'œuvres graphiques de Matisse avec une trentaine de toiles monumentales de Djamel Tatah. Le fil conducteur : le noir et blanc, le trait et la figure humaine — loin du Matisse coloriste habituel.
Qui sont Djamel Tatah et Henri Matisse ? Deux trajectoires artistiques singulières
Henri Matisse : bien plus qu'un coloriste
Henri Matisse naît en 1869 à Le Cateau-Cambrésis et meurt à Nice en 1954. Le grand public retient surtout sa maîtrise explosive de la couleur — les fauves, les gouaches découpées, La Danse. Pourtant, Matisse est aussi un dessinateur obsessionnel. Il travaille et retravaille inlassablement les mêmes motifs : têtes sculptées, femmes assises, gestes chorégraphiés. C'est précisément ce Matisse-là — celui du trait et du noir et blanc — que Djamel Tatah choisit de mettre en lumière.
Djamel Tatah : la figure humaine comme territoire pictural
Djamel Tatah naît en 1959 à Saint-Chamond, dans la Loire, de parents algériens. Il suit sa formation à l'École des beaux-arts de Saint-Étienne de 1981 à 1986. Dès les années 1980, il adopte une démarche radicale : de grands formats, des polyptyques, des fonds monochromes sur lesquels émergent des figures humaines à taille réelle. Il vit et travaille à Montpellier depuis 2019 et enseigne à l'École nationale supérieure des beaux-arts de Paris depuis 2008.
Sa technique est tout aussi singulière. Il mêle huile et encaustique (cire), une méthode héritée de l'Antiquité, pour obtenir des fonds d'une profondeur lumineuse et nocturne. Le résultat : des personnages hiératiques, silencieux, suspendus dans le temps — marcheurs, gisants, témoins — qui interrogent notre rapport à l'humanité.
📌 En bref — deux artistes, deux époques, une même quête
Henri Matisse : 1869-1954, Le Cateau-Cambrésis / Nice — maître du trait, de la ligne et de la couleur
Djamel Tatah : né en 1959, Saint-Chamond — peintre de la figure humaine, technique huile-cire
Point commun central : l'obsession du motif répété et la recherche des origines de la peinture
L'exposition Tatah / Matisse au musée de Nice : une scénographie de l'échange
Un commissariat d'exception signé Éric de Chassey
L'exposition est conçue par Éric de Chassey, directeur général de l'Institut national d'histoire de l'art (INHA). Présentée du 16 mars au 27 mai 2024 au musée Matisse (164, avenue des Arènes de Cimiez, 06000 Nice), elle s'est prolongée via des visites commentées jusqu'au 14 avril 2025. Le musée est ouvert tous les jours sauf le mardi, de 10h à 18h. Tarif : 10 € plein, 8 € réduit, gratuit pour les moins de 18 ans.
Cent œuvres de Matisse, trente toiles de Tatah : un parcours subjectif
Djamel Tatah a personnellement sélectionné une centaine d'œuvres graphiques et de sculptures de Matisse issues des collections du musée, enrichies de prêts exceptionnels de l'INHA. Ces œuvres couvrent toute la carrière de Matisse — des lithographies de 1913, des eaux-fortes de 1929, jusqu'aux études pour La Danse commandée par Albert Barnes (1930-1933) et pour la chapelle Notre-Dame du Rosaire de Vence (1948-1953).
Il les fait alterner avec une trentaine de ses propres toiles de formats monumentaux, choisies dans sa production des vingt dernières années et appartenant à des collections publiques et privées. La confrontation directe entre les deux artistes est rare — elle survient parfois, surprise, dans le passage d'une salle à l'autre.
Le « cabinet de curiosités communes » : un espace intime et symbolique
Au cœur du parcours, Tatah crée un espace qu'il nomme lui-même un cabinet de curiosités communes. Il y rassemble certains objets qui ont entouré Matisse toute sa vie — souvent d'origine musulmane — mêlés à des artefacts représentatifs de son propre parcours. Cet espace révèle les deux rives de la Méditerranée comme territoire partagé, imaginaire et réel à la fois.
Le noir et blanc comme langage commun : un choix éditorial radical
Pourquoi Tatah écarte-t-il le Matisse coloriste ?
Ce n'est pas le Matisse des couleurs éclatantes que Tatah convoque. Il choisit délibérément le maître du noir et blanc : l'artiste du trait, de la ligne, travaillant de façon obsessionnelle sur les mêmes motifs et les mêmes gestes. Ce choix est un acte éditorial fort. Il permet de déplacer le regard du public. Regarder Matisse autrement — par le vide, le contour, le silence du trait — c'est découvrir une dimension moins médiatisée, plus secrète, de son œuvre.
Pour Tatah, ce Matisse graphique crée une passerelle naturelle avec sa propre pratique. Sa peinture à l'encaustique produit des fonds aux qualités nocturnes, où la figure humaine émerge comme un surgissement.
Consonances et dissonances : une dialectique de la forme
D'une salle à l'autre, les deux corpus entrent en résonance — et parfois en friction. Les tensions entre les bords et les figures chez Tatah rappellent certains collages de Matisse. Mais les analogies ne sont jamais évidentes. C'est précisément là que réside l'intérêt : il ne s'agit pas d'un exercice d'imitation ni d'hommage formel, mais d'un dialogue qui se construit dans l'écart autant que dans la proximité.
Caractéristique | Matisse (côté noir et blanc) | Djamel Tatah |
|---|---|---|
Technique principale | Dessin, lithographie, eaux-fortes | Huile et cire (encaustique) sur toile |
Format | Feuilles, sculptures, études | Grands formats, polyptyques monumentaux |
Motif central | Corps en mouvement, danse, arabesque | Figures humaines statiques, hiératiques |
Rapport à la couleur | Minimisé dans cette sélection | Aplat monochrome profond |
Rapport à l'espace | Lieux réels (Maroc, Nice, Vence) | Espaces mentaux, imaginaires |
La figure humaine au cœur du dialogue : entre présence et absence
La technique de l'encaustique : une résurrection de l'Antiquité
L'une des spécificités les plus remarquables de Tatah est l'usage de la cire, technique picturale datant de l'Antiquité. En mêlant huile et encaustique, il crée des fonds d'une densité lumineuse unique — une surface qui absorbe et restitue la lumière différemment de la peinture à l'huile classique. Cet éclat nocturne renforce la présence paradoxale de ses personnages : ils sont là, grandeur nature, mais semblent appartenir à un autre état du temps.
Des corps qui parlent sans parler : la chorégraphie des silences
Marcheurs, gisants, témoins, manifestants — les figures de Tatah composent une chorégraphie des corps régie par le principe de répétition et de variation. Les visages sont vides d'expression, les bras ballants, les yeux délavés. Pourtant, ces présences envahissent l'espace pictural et, par effet de miroir, l'espace mental du spectateur. Le critique d'art Michael Fried a théorisé ce phénomène sous le terme d'absorbement : la figure peinte, absorbée dans sa propre intériorité, entraîne par mimétisme le regardeur dans le même état.
L'identité méditerranéenne : un lien fantasmé mais fondateur
Matisse a voyagé au Maroc et en a rapporté des peintures lumineuses. Tatah, lui, n'a connu le Maghreb dont il est originaire que tardivement. Les noms, les consonances, les récits familiaux lui ont permis de s'imprégner d'une culture orientale empruntée par sensations, par nostalgie picturale. Ce rapport à la Méditerranée — vécu pour l'un, fantasmé et reconstruit pour l'autre — constitue l'un des fils les plus puissants de l'exposition.
Tatah dans l'histoire de l'art contemporain : un positionnement original
Entre peinture classique et héritage de l'art minimal américain
L'œuvre de Tatah s'inscrit à la croisée de plusieurs traditions. D'un côté, la grande peinture figurative classique — ses personnages à taille réelle rappellent les icônes byzantines ou certaines fresques primitives. De l'autre, l'héritage du monochrome américain : Barnett Newman, dont l'essai The First Man Was an Artist a profondément influencé Tatah, cherchait lui aussi un nouveau commencement dans la peinture. Tatah emprunte également aux vastes aplats colorés de la Color Field Painting pour y introduire le seul signe d'une figuration.
Une présence dans les institutions françaises et internationales
Djamel Tatah est aujourd'hui représenté par la galerie Jérôme Poggi (Paris). Ses œuvres figurent dans de nombreuses collections publiques et privées, en France comme à l'international. Il a exposé à la Collection Lambert en Avignon, au musée Fabre à Montpellier (exposition Le théâtre du silence), au domaine national de Chambord (2011), et dans des institutions de renom à travers l'Europe. Le catalogue de l'exposition Tatah / Matisse est édité par In Fine / Musée Matisse de Nice.
Comment visiter l'exposition Tatah / Matisse : conseils pratiques et regard critique
Préparer sa visite au musée Matisse de Nice
Premièrement, anticipez votre déplacement. Le musée Matisse se trouve au 164, avenue des Arènes de Cimiez à Nice, accessible en bus (lignes 5, 15, 17, 20, 22 — arrêt Arènes / Musée Matisse). Ensuite, prévoyez au minimum une heure trente pour parcourir le dialogue en profondeur. Enfin, les visites commentées (organisées jusqu'en avril 2025) représentent le meilleur moyen de saisir les intentions curatoriales d'Éric de Chassey.
Ce que l'exposition révèle sur la création contemporaine
L'exposition ne cherche pas à prouver une filiation stylistique directe entre Tatah et Matisse. Elle propose quelque chose de plus subtil : explorer comment un artiste contemporain peut construire sa propre identité picturale en dialoguant avec un maître — non par imitation, mais par résonance, par dissonance productive. C'est une leçon d'histoire de l'art vivante, qui invite chaque visiteur à affûter son propre regard.
Le musée Matisse propose également une ressource en ligne sur le site musee-matisse-nice.org, où vous trouverez les informations sur les collections permanentes et les expositions temporaires passées et à venir.
FAQ — Questions fréquentes sur l'exposition Tatah / Matisse
Qu'est-ce que l'exposition Tatah / Matisse au musée de Nice ?
C'est une exposition temporaire présentée au musée Matisse de Nice du 16 mars au 27 mai 2024. Elle met en dialogue une centaine d'œuvres graphiques et sculptures de Henri Matisse sélectionnées par Djamel Tatah, et une trentaine de toiles monumentales de ce dernier. Le commissariat est assuré par Éric de Chassey, directeur de l'INHA.
Qui est Djamel Tatah, le peintre en dialogue avec Matisse ?
Djamel Tatah est un peintre franco-algérien né en 1959 à Saint-Chamond. Formé à l'École des beaux-arts de Saint-Étienne, il est reconnu pour ses grandes toiles à l'huile et à l'encaustique représentant des figures humaines silencieuses sur fond monochrome. Il enseigne à l'ENSBA Paris depuis 2008.
Pourquoi Tatah a-t-il choisi le Matisse du noir et blanc plutôt que le coloriste ?
Tatah souhaitait révéler une face moins connue de Matisse : le dessinateur obsessionnel, le sculpteur, le maître du trait. Ce choix crée un dialogue plus honnête avec sa propre pratique, fondée sur des fonds monochromes profonds et la force du contour. Il évite ainsi la comparaison inégale avec la couleur explosive de Matisse.
Quelle est la technique picturale de Djamel Tatah ?
Tatah utilise un mélange d'huile et d'encaustique (cire), technique datant de l'Antiquité. Cette association confère à ses fonds un éclat nocturne caractéristique. Ses figures humaines sont peintes à taille réelle, ce qui crée une présence physique intense pour le spectateur face à la toile.
Quels liens l'exposition établit-elle avec la Méditerranée ?
Matisse a voyagé au Maroc et dans le bassin méditerranéen, laissant une empreinte visible dans son œuvre. Tatah, né en France de parents algériens, entretient un rapport fantasmé et reconstruit avec le Maghreb. L'exposition explore ce lien partagé — réel pour l'un, mémoriel et imaginaire pour l'autre — comme fil conducteur identitaire.
Combien d'œuvres sont présentées dans l'exposition ?
L'exposition réunit environ une centaine d'œuvres graphiques et sculptures de Matisse issues des collections du musée et de prêts exceptionnels de l'INHA, auxquelles s'ajoutent une trentaine de grandes toiles de Djamel Tatah, choisies dans sa production des vingt dernières années.
L'exposition Tatah / Matisse est-elle encore visible ?
L'exposition principale s'est tenue du 16 mars au 27 mai 2024. Des visites commentées ont ensuite été organisées jusqu'au 14 avril 2025. Pour connaître les prochaines expositions du musée Matisse de Nice, consultez le site officiel musee-matisse-nice.org.
Existe-t-il un catalogue de l'exposition Tatah / Matisse ?
Oui. Un catalogue d'exposition a été publié aux éditions In Fine, en coédition avec le musée Matisse de Nice. Il est disponible à la librairie du musée et auprès de certains libraires spécialisés en art. Il constitue un document de référence pour approfondir la démarche curatoriale et les deux œuvres.
Quel est le lien entre Djamel Tatah et l'art minimal américain ?
Tatah s'inscrit dans la lignée de Barnett Newman, figure majeure de l'expressionnisme abstrait américain, dont il a été marqué par l'essai The First Man Was an Artist. Comme Newman, il recherche un nouveau commencement pictural, interrogeant les origines de la matière et de la représentation par le monochrome et la monumentalité.
Conclusion : un dialogue qui dépasse les générations et les frontières
L'exposition Tatah / Matisse. Sans titre au musée Matisse de Nice est bien plus qu'un face-à-face entre deux artistes. C'est une invitation à repenser la notion de dialogue en art : non comme une validation mutuelle, mais comme un espace de tension productive, de résonances inattendues et de questionnements ouverts.
Voici les points essentiels à retenir :
Tatah a choisi le Matisse graphique — non le coloriste — pour créer un terrain de jeu plus équilibré et plus honnête.
La technique de l'encaustique distingue radicalement Tatah dans le paysage de la peinture contemporaine.
La Méditerranée comme territoire imaginaire est le lien le plus profond entre les deux artistes.
L'exposition renouvelle la lecture de Matisse autant qu'elle confirme la place de Tatah dans l'histoire de l'art.
Le commissariat d'Éric de Chassey offre un regard rigoureux et subtil sur deux pratiques que tout oppose en surface.
Avez-vous eu la chance de visiter cette exposition ? Quel tableau ou quelle confrontation vous a le plus marqué ? Partagez votre expérience en commentaire — votre regard nous intéresse autant que celui des critiques.

